Première décision : me prescrire des médicaments
sans mon avis informé, un en particulier qui risquait de me rendre diabétique. Heureusement, les effets secondaires ont sur moi été limités à un comportement alimentaire assez humiliant (« Tu perds figure humaine en mangeant et ne la retrouves que quand ton assiette est vide », me disait mon frère) et à une prise de poids pathologique. Je pouvais m'en plaindre aux deux psys qui me suivaient (j'avais un traitement de luxe, M. Médocs chaque mois et Mme Divan chaque semaine) sans que ma parole fût jamais prise en considération. « C'est féminin, les rondeurs. Vous avez quelque chose contre la féminité ? » me répondait Mme Divan d'un air pénétrant, alors que mes « rondeurs » avaient dépassé la taille 50. Ayant fini par arrêter de mon propre chef la molécule en question, j'ai perdu trois tailles en trois semaines, jamais reprises en dix ans. Outre que mon image de moi en pâtissait, j'ai pu constater ce fait que l'obésité est la première cause de discrimination à l'embauche pour les femmes.

Deuxième décision : me laisser moisir au chômage
, ça tombait bien. Chercher du boulot avec un master pro en poche mais peu d'estime de soi était une gageure et mes psys ont directement fait l'impasse. « Parlons plutôt de vous », disait M. Médocs quand je lui disais les montagnes russes entre mon CV jugé impressionnant et les refus dont je faisais presque toujours l'objet. Je ne savais plus trop qui j'étais mais je savais pourtant qu'il était question de moi quand je me présentais à un employeur. J'avais une reconnaissance de travailleuse handicapée qui ne m'a jamais servi à surmonter mes difficultés sur le marché de l'emploi. J'ai fini par m'occuper comme je pouvais, dans le bénévolat associatif, en attendant chaque jour que les personnes en emploi et les étudiant-es se rendissent disponibles et en les regardant repartir dès que l'engagement collectif n'avait plus sa place dans leurs vies bien remplies. Douze ans plus tard, ma vie à moi est toujours aussi pauvre. Après les maltraitances psychiatriques, cette disponibilité m'a rendue très vulnérable aux maltraitances du petit monde militant écolo.

Au chômage, prête à tout pour travailler, exercer mes talents et si possible en acquérir de nouveaux, je n'ai jamais appris à être bien exigeante. J'ai bossé par exemple mille heures par an gratos pour une asso dont les membres, qui prétendaient être mes amis, se flattaient d'éditer une revue dont ils se contentaient de choisir le thème du dossier et de poser un ou deux articles d'eux-mêmes ou de leurs amis, toujours des hommes. Je faisais le reste, moi une femme, et me faisais traiter de sexiste quand je remarquais que mon sexe et ma situation désavantageuse concordaient. Eux étaient fiers d'avoir trouvé de quoi m'occuper.

Plus tard j'ai croisé un autre chevalier blanc, le mari d'une amie qui m'a proposé mon premier emploi. Embauchée pour organiser un colloque, je me suis retrouvée à écouter une fois par semaine le récit de ses déboires personnels. C'était mon seul temps de travail un peu cadré. Maladresse ou malveillance, il m'a imposé de travailler depuis chez moi, ne m'a intégrée à aucun des échanges par mail de son équipe, que je n'ai croisée que deux fois, et m'a rassurée à plusieurs reprises sur le fait qu'aucun travail n'était dû en échange de mon salaire. Maladresse peut-être, mais il était sociologue du travail. Pendant tout le temps de mon contrat, je n'ai été capable que de lui faire part de ma détresse, jamais de lui imposer le respect du droit du travail : un bureau, des moyens et une mission qui correspondait à mes compétences. Plus tard il m'a renvoyée à ma responsabilité (« Il faut être autonome, dans la vie ! ») et son épouse à ma culpabilité. « Tu as dû être violée dans ton enfance pour te comporter comme ça, m'a dit cette féministe, et c'est de ta faute parce que tu n'as pas assez travaillé sur toi-même après. »

Telles que j'en ai fait l'expérience, les psychothérapies adressées à des personnes comme moi n'aident pas trop à s'affirmer, plutôt à faire avec. Faire avec le chômage, quand une psychologue me propose de faire deux listes, avec les avantages et les inconvénients d'avoir un boulot, pour m'aider à voir le bon côté du chômage. Faire avec les maltraitances quand les injonctions que je reçois me poussent bien plus à être conciliante qu'à faire respecter mon intégrité. Comme beaucoup de femmes, je peine autant à exprimer un « non » qu'à le faire entendre, en particulier des hommes autour de moi. Mais chez les psys, je suis moins invitée à poser mes limites qu'à mettre en sourdine ma colère quand elles ont été franchies.

Confort et conformisme sont les traits les plus marquants de ces années de psychothérapie. Conformisme pour le paillassonnat au féminin, le chômage acceptable (en tout cas pour une femme) et les injonctions à une féminité stéréotypée (avec des « rondeurs »). Confort pour l'alloc qui permet de vivre dans une pauvreté de bon aloi (de 500 à 800 euros par mois depuis 2003 que je touche l'allocation adulte handicapé-e (1)) et les traitements médicamenteux bricolés pour ménager ma souffrance psychique. Les molécules en question marchent plus ou moins mal et me font une caverne de Platon où la température est tantôt acceptable et tantôt insupportable. Mais il faut que mes plaintes au sujet du froid mordant ou de la chaleur suffocante atteignent des niveaux sonores pénibles pour que le psy teste un nouveau bricolage.

Présentées comme une aide temporaire
me mettant en mesure de réussir ma thérapie et de reprendre pied dans mes activités, ces prescriptions rendent tolérable un provisoire qui s'éternise. Étudiante avec un passage à vide, je suis devenue une malade administrée. La dépression ne m'a pas permis de continuer mes études, de faire de la recherche ou de passer un concours. Bénévole professionnelle, j'ai pu me perfectionner dans un métier (édition et écriture) tout en restant inemployée et peut-être inemployable. Les assos n'ont pas été plus généreuses dans leurs recrutements. Aujourd'hui me manquent autant cette « validation » du travail dont parle Matthew Crawford (2) que la possibilité de faire œuvre avec d'autres, d'avoir un travail qui ne me laisse pas, seule chez moi, dans l'attente que les camarades aient enfin du temps à consacrer à ce qui est pour eux un loisir.

1. Même si ce revenu ne me permet pas d'habiter véritablement chez moi, il ne me motive pas à m'employer de manière purement alimentaire en attendant (en attendant quoi ?). Cette expérience explique mes réserves devant le revenu garanti et la possibilité qu'il rende des exclusions acceptables. Nombre des personnes tranquillement exclu-es, RSA ou AAH, tiennent bénévolement les murs des assos dans l’indifférence générale et une complaisance coupable pour leur chômage qu'on préfère imaginer « volontaire ». Lire à ce sujet « On a les utopies qu'on mérite : le revenu garanti », 2016.

2. « L'absence de telles expériences de validation [la rémunération d'un travail] explique en partie le manque de confiance en soi des chômeurs de longue durée. » Je confirme. Matthew B. Crawford, Contact. Pourquoi nous avons perdu le monde, et comment le retrouver, La Découverte, 2016.